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De Nuremberg à Nuremberg

Frédéric ROSSIF
Un film qui nous oblige en conscience pour un juste devoir de mémoire
face à tant de désinformation
Film français 2h57mn
Produit en 1989 - Sorti en France en mars 2005
scénario et commentaire : Philippe
Meyer
musique : Vangelis - Sortie : 30 mars 2005
Dès 1989, sur le petit écran, Antenne 2 offrait cet admirable
documentaire réalisé par Frédéric Rossif avec
un scénario dû à Philippe Meyer qui en assurait le commentaire.
Frédéric Rossif avait lutté contre les forces de l’Axe.
Quant à Philippe Meyer, il était l’expression d’une
génération qui n’avait pas connu cette période
mouvementée. La motivation de cette œuvre magistrale était
ainsi énoncée:
«Pour que chacun se souvienne, pour que chacun sache, mais
aussi pour que chacun comprenne, nous avons essayé de montrer que
l’histoire n’est pas le résultat d’une fatalité mais
le résultat de l’action des hommes. C’est pourquoi ‘De
Nuremberg à Nuremberg‘ est l’histoire des hommes qui ont
fait le nazisme et l’histoire des hommes qui ont défait le nazisme.
Des gens simples et ordinaires. Des sentinelles».
Voici que sort sur grand écran ce chef d’œuvre que chacun
devrait voir et revoir. La musique de Vangelis souligne de manière
impressionnante la dimension tragique de ces évènements..
Nous sommes à Nuremberg. D’emblée nous
voici plongés dans une liturgie démesurée précise,
calculée pour frapper les imaginations et séduire les volontés.
Des centaines de milliers d’hommes et de femmes, alignés dans
un ordre parfait, attendent l’arrivée d’un célébrant.
L’allée centrale aux dimensions écrasantes voit d’abord
défiler une croix gammée illuminée et entourée
de faisceaux. Nul doute qu’on parodie ici l’ostensoir qui donne à contempler
l’hostie pour son adoration. Les percussions font monter l’émotion
et tout est prêt enfin pour qu’Hitler, entouré seulement
de deux acolytes, remonte cette marée humaine qui va l’acclamer.
Il se dirige vers l’estrade. Il va parler. Non. Il ne parle pas. On
ne parle déjà plus. On crie, on éructe. On aboie. Bientôt,
le 15 septembre 1935, au cours du congrès intitulé «Triomphe
de la volonté», les participants crieront d’une seule
voix:
«Quoi que tu ordonnes, ô Führer, nous l’accomplirons».
Tel est ce fanatisme dont personne ne doit oublier qu’il s’enracine
dans le malheur d’un peuple humilié à l’extrême.
Rossif et Meyer déroulent le long fil des évènements
et des circonstances: une situation économique catastrophique qui
fait calculer par milliards de marks, le chômage installé pour
6 millions d’allemands, le désordre politique. Telles sont les
conséquences d’un après première guerre mondiale
qui n’a pas su respecter les vaincus aussi coupables qu’ils aient été.
Les responsables politiques allemands sont aveuglés face à la montée de ce péril. Ils s’opposent et font le lit d’Hitler dont pourtant vers les années 30 le maréchal, chef de l’Etat, Hindenburg disait qu’il ne lui confierait pas même le secrétariat à la Poste et qu’il appellera pourtant comme Chancelier du Reich en 1933! En 1927, le national socialisme ne compte que 27000 adhérents mais aux élections de 1932, il réalise 3O% des voix. Le 30 janvier 1933 Hitler accède au pouvoir.
Au fil des mois, l’emprise du pouvoir se fait sentir.
Il s’agit d’abord de régler le problème
intérieur. Certes, des responsables se lèvent, protestent,
agissent. Parmi eux des intellectuels, des artistes, beaucoup de chrétiens;
mais finalement trop peu pour faire une opinion qui fasse poids. Il est déjà trop
tard. Alors que certains vont s’exiler comme Klee, Einstein, Freud,
Mann, Hesse, Hindemith, Brecht, d’autres manifestent tels le pasteur
Schneider, les évêques Faulhaber et von Galen, Dietrich Bonhoeffer.
Face à eux, Carl Orff, Richard Strauss, Heidegger donnent leur aval à cette
nouvelle culture dont Hitler proclamera l’inspiration:
«Oui, nous sommes des barbares et nous voulons être
des barbares. C’est un titre d’honneur. Nous sommes ceux qui
rajeuniront le monde. Le monde actuel est près de sa fin. Notre tâche
est de le saccager.»
Au même moment, l’Italie vit, elle aussi, son épreuve
et sa renaissance. Mussolini a tous les pouvoirs entre les mains dès
1928. Quant au Japon, il a réussi à se saisir de la Mandchourie
par la violence. Les forces de l’Axe sont ainsi en phase.
En deux ans, il y a 50% de chômeurs en moins en Allemagne . Les grands
travaux de l’Etat et la fabrication d’armements, ont relancé l’économie,
de manière inattendue. Voici un peuple qui se reconnaît dans
un chef qui lui a rendu sa dignité!
Dès 1935, le Führer affirmait à l’adresse de ceux
qui contestait sa politique et son inspiration:
«Rien ne pourra éviter le combat décisif
entre l’esprit allemand et l’esprit pan-slaviste, entre la race
et la masse. Il faut que la hiérarchie des maîtres subjugue
le pullulement des esclaves.»
Ici se dévoile une autre de ses obsessions, le triomphe sur le communisme
prôné par un peuple de seconde zone.
Sournoisement et dans le plus grand secret, lors de la conférence
de Wannsee, en janvier 1942, se mettra en place la solution finale qui veut
régler «le problème juif» par une extermination
totale.
Dès à présent, la propagande est partout. La ligne du
parti l’emporte; c’est la pensée unique. Tout est bouclé à l’intérieur,
ainsi, par exemple, tous les enfants, dès 10 ans doivent participer
aux jeunesses hitlériennes.
Avec pédagogie, Rossif et Meyer nous montrent maintenant la
prise du pouvoir à l’extérieur.
Des dates nous sont rappelées.
Le 7 mars 1936, première initiative forte mais prudente: l’occupation
de la Rhénanie, zone pourtant démilitarisée. Hitler
avait prévenu ses généraux: «Vous reculez et annulez
l’opération si la France ou la Grande Bretagne réagissent».
Ce sera le premier succès extérieur du Reich.
Au mois d’août, les Jeux Olympiques sont une démonstration
de violence larvée et de racisme. Pourtant, l’un des hauts responsables
internationaux n’hésite pas à écrire: «Les
JO peuvent se dérouler ici sans aucune difficulté politique,
dans une atmosphère de sympathie généreuse.»
Hitler a pourtant quitté les lieux pour ne pas serrer la main du vainqueur,
américain mais surtout de race noire!
Pie XI est en alerte. C’est un homme de trempe à la parole sans
ambiguïté. Depuis longtemps les chancelleries sont saisies du
danger aussi bien avec le marxisme qu’avec le nazisme. Le 14 mars 1937,
il parle par l’encyclique: «Dans une poignante inquiétude» (Mit
Brennender Sorge).
Puis ce sera Guernica le 27 avril et l’alliance avec l’Espagne
franquiste.
Le 12 mars 1938, Hitler se souviendra alors de sa déclaration
du 21 mai 1935:
«L’Allemagne n’a ni le désir, ni l’intention
de s’immiscer dans les affaires intérieures de l’Autriche,
ni de l’annexer, ni d’en proclamer le rattachement.»
Fidèle comme toujours, à sa parole, il entrera dans Vienne,
deux jours plus tard, «à l’appel du peuple autrichien» qui
l’acclame et le plébiscite avec 99,75% de voix! Il reçoit,
hélas! le soutien du Cardinal Innitzer, archevêque de la capitale
que le pape Pie XI convoque à Rome et met en demeure de se situer
autrement. Le Grand Reich vient de naître… Il devra durer 1000
ans.
Puis ce sera Dantzig et la conférence de Munich en septembre suivie
de l’occupation des Sudètes, le 1er octobre 1938…
Rossif cite la parole terrible de Winston Churchill en réponse à la
lâcheté de Chamberlain et Daladier: «Entre
la guerre et le déshonneur, vous avez choisi le déshonneur
et vous allez avoir la guerre!»
Dès lors la guerre est une chronique annoncée avec sa cohorte
de souffrances, d’injustices et de malheurs. Au premier chef, l’anéantissement
de minorités, d’abord les Juifs mais aussi, les tziganes, les
personnes homosexuelles. La cohorte de monstruosités se déroule
sous les yeux de tous. La barbarie appelle la barbarie. C’est un tout!
Hitler, sans que personne ne bronche, déclarera:
«L’antisémitisme est la seule forme de pornographie
autorisée dans le IIIéme Reich!»
A partir de cet enclenchement la 2éme guerre mondiale
va répandre ses malheurs. Le documentaire nous en présente
chaque facette avec fidélité et souci d’objectivité.
Rien ne nous est épargné quel que soit le camp. Nous voyons
la mort qui s’abat sous toutes les formes possibles et sous toutes
les latitudes. Pour chaque situation les auteurs nous donnent des commentaires
justifiés. Pas de manipulations malsaines. Des faits. Effrayants.
Nous devons supporter les déclarations d’Hitler et de ses sbires.
Face à la violence, le courage de ceux et celles qui se tiennent debout
dans la tourmente et pour la liberté. Mais aussi ceux qui se trompent
de côté en tendant la main à l’infamie.
En février 1945, c’est la conférence de Yalta puis la
célébration du 56éme anniversaire d’Hitler sous
les décombres d’un Reich mourant qui nous montre un fou cultivant
la mort. Il ne veut qu’elle, et pour tous, puisque tous les Allemands
l’ont déçu et ne sont plus dignes de vivre
Après les bombardements de Dresde, ce sera la capitulation le 08 mai
1945. Le 06 août, l’effroyable jamais advenu avec Hiroshima puis
le 9 avec Nagasaki.
Des millions de morts dans le monde dont 1 allemand sur 10. Voici
ce qu’il reste de la race des seigneurs.
En novembre 1945, commence le long travail du Tribunal international
de Nuremberg. Le maréchal Keitel reconnaîtra avoir déclaré quelques
années plus tôt: «La vie humaine à l’Est
n’a absolument aucun prix.»
Beaucoup parmi les responsables, Hitler le premier, se sont suicidés.
Parmi ceux qu’on juge, un seul, le SS Hans Franck, gouverneur du ghetto
de Varsovie, reconnaît vraiment la gravité extrême de
ses choix et de ses actes. Les autres plaident non coupables.
Peut-on seulement conclure ?
Certainement NON! Il reste que nous avons le devoir impérieux de connaître
tous les éléments de cette tragédie. Les causes en sont
complexes mais rien ne peut justifier, excuser, nuancer les responsabilités.
Les difficultés considérables à prendre connaissance, à vivre
des attitudes de regret, de demandes de pardon sont le signe d’une
culpabilité diffuse.
L’enquête que nous offre Frédéric Rossif et Philippe
Meyer est accablante. Accablante pour le peuple allemand mais aussi pour
tous les peuples et leurs responsables qui ont fermé les yeux. Il
y a des complots du silence et de l’aveuglement qui sont sans excuse.
Pourquoi ne pas dire aussi que dans toute vie non seulement collective mais également
personnelle, donc aujourd’hui, il y a des silences, des aveuglements
qui relèvent de la lâcheté et qui tuent ou sont complices
de ceux qui tuent!
Après la guerre, en Allemagne, des efforts thérapeutiques
se sont exprimés par telle ou telle œuvre. Ecoutons l’un
des personnages fictifs de la pièce «Enquête sur Auschwitz» de
Peter Weiss, auteur allemand naturalisé suédois, qui s’adresse à ses
contemporains:
«Chaque dactylo, chaque télégraphiste entre
les mains de qui passaient les ordres de déportation était
au courant. Chaque homme placé à l’un des milliers de
postes dont dépendait la solution finale savait de quoi il retournait.
Chaque conducteur de train, chaque aiguilleur, chaque employé de chemin
de fer qui avait à s’occuper du chargement des hommes était
au courant et chacun à sa place savait ce qui devait être fait
pour le bon fonctionnement de l’ensemble.»
En ce début de 21éme siècle, nous en sommes
encore à nous demander ce qui a pu advenir à ce monde barbare
des années 1914-1945… sans omettre les autres violences tels
la barbarie du goulag, le génocide du Kampuchéa… En fait,
nous sommes violemment renvoyés aux questions fondamentales du mal,
de la solidarité, de l’aveuglement, du mensonge, de la violence.
Les disciples du Christ doivent ici constater que la foi, dans la majorité des
cas et pour la plupart, n’a pas exercé sa fonction critique.
Nous sommes placés devant une énigme qui devrait nous effrayer.
On a parlé chez les Juifs, «d’éclipse de Dieu»,
de silence de Dieu. Il est vrai qu’après un tel cataclysme,
il n’est plus possible, de penser comme avant, de parler comme avant,
de croire comme avant. C’est bien à partir de ces souffrances
innommables où nous contemplons le visage souffrant des hommes, nos
frères, que nous pourrons seulement, après de longs
silences et avec la peur de parler trop et trop vite, nous risquer à évoquer
l’amour, le pardon, la rédemption. N’est-ce pas par notre
propre visage aimant enraciné en celui du Serviteur souffrant, le
Christ, que pourra cesser cette éclipse!
Vraiment, ce film est un chef d’œuvre. Il nous paraît que chacun devrait régulièrement le visionner pour en faire un viatique afin de connaître avec le cœur ce dont il est capable de construire ou de détruire. La pire des choses n’est-elle l’OUBLI qui désespère ceux qui ont souffert!

Père
Claude TOURAILLE
Délégué diocésain pour Arts-Cultures-Foi
Versailles
Site
du diocèse des Yvelines
vers les actions diocésaines
d'Arts - Cultures et Foi
Vous trouverez aussi ce texte dans «Esprit et Vie» n° 126
et sur le site www.esprit-et-vie
En France, pour trouver lieux , salles
et séances publiques : Allo-ciné
et la fiche du film
sur ce site
Ce film existe aussi en DVD (voir Allo-ciné)